Concours de boeufs tirants : Sauvegarder les boeufs créoles
Dès le mois d'avril, les campagnes guadeloupéennes vibrent au rythme des concours de boeufs tirants. Une discipline créée dans les années 70 pour sauvegarder la race bovine locale et qui attire aujourd'hui de plus en plus de pratiquants et de spectateurs.
En ce dimanche matin, la nationale reliant Morne-à-L'Eau à la commune du Moule est sillonnée d'étranges équipages : un pick-up d'un âge certain, transportant des boeufs. Au centre, un énorme taureau de race créole, flanqué sur chaque côté d'un spécimen beaucoup moins corpulent et qui donne du coup l'impression d'être carrément rachitique. À chaque virage, la bête du centre déséquilibrée bascule sur celle du côté, l'écrasant contre la tôle. À l'évidence, les deux boeufs latéraux ne sont là que pour amortir les coups de boutoir de l'animal central. Pas question en effet que le beau taureau ne se blesse. Car cette impressionnante bête à concours nécessite une à trois heures de soins quotidiens. «C'est d'ailleurs ce que nous reprochent nos compagnes», reconnaît avec humour Richard Genelan, président de l'association des Frappeurs du Moule : «de passer plus de temps à nous occuper de nos boeufs que d'elles-mêmes». C'est qu'il y a de la passion dans cette activité. Les boeufs qui pèsent de 570 kg en catégorie minimes à plus de 850 kg en catégorie A (il existe cinq catégories), sont chouchoutés, grassement nourris avec de l'eau, de l'herbe et des vitamines uniquement, entretenues comme des coqs en pâte. Le boeuf omniprésent dans les paysages guadeloupéens comme dans l'histoire de l'île, servait autrefois à actionner les moulins, à transporter la canne dans les champs. Mais la race créole, menacée par ses cousines européennes, a bien failli disparaître. C'est pour perpétuer cette race locale qu'est créée dans les années 70 l'Association de sauvegarde des boeufs créoles (ASBC) qui lance les premiers concours de boeufs tirants. Aujourd'hui, la Guadeloupe compte 17 clubs sur tout le territoire, y compris Marie-Galante. Le calendrier 2004 ne comprend pas moins de 42 compétitions qui attirent de plus en plus de monde, dans une ambiance champêtre et passionnée. Les règles de la discipline sont simples et strictes. Un attelage composé de deux boeufs répondant à de doux noms ˜ Cimant, Alizés, Brillé, Dépression ˜ et d'une charrette remplie d'une charge variant en fonction de la catégorie de la piste et de la météo (1,4 tonne minimun), doit gravir en un minimum de temps la côte (pas moins de 100 m) délimitée à droite et à gauche par des piquets de bois. Mais attention, pour faire avancer les bêtes, le chauffeur qui mène l'équipage n'a droit qu'à douze coups de fouet, assénés comme bon lui semble. Au 13e coup, la charrette est immobilisée et seule la distance parcourue est prise en compte pour le classement final. Au cours de l'ascension de la piste, si l'un des boeufs touche un poteau, le chauffeur doit descendre à terre, se saisir d'une masse, taper deux coups sur le poteau. Si ce dernier casse, le chauffeur doit le remplacer : une pénalité de temps fort préjudiciable au classement final évidemment ! Tout l'art du chauffeur consiste à faire avancer ses boeufs, à les motiver... sans les invectiver, c'est l'une des règles de la discipline ! À chaque avancée de l'équipage, pour que la charrette ne recule pas, les roues sont bloquées à l'aide de pierres déposées par les deux corers*. Le chauffeur ne peut être changé en cours de route, sauf en cas de blessure. C'est alors l'un des deux corers qui prend sa place. À l'issue de la manifestation, le gagnant est, bien entendu, celui qui a gravi la côte le plus rapidement en assénant le moins de coups de fouet.
Sophie Vermande
* Corer : membre de l'équipage chargé de bloquer les roues de la charrette pour éviter qu'elle ne reparte en arrière.
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