Le mayolé, une « danse au bâton » synonyme de résistance culturelle
Exécuté par les esclaves dans les temps sombres de la traite négrière, le
mayolé semble la moins connue des danses traditionnelles de la Guadeloupe.
Outre son aspect combatif, elle revêt également une véritable dimension
spirituelle. Quand on sait qu'elle fut très vite frappée d'interdiction
par les maîtres et la papauté, on comprendra tout le mystère qui l'entoure
encore, sa transmission uniquement orale ne faisant que le renforcer. Les
« luttes dansées » arpentent les régions du monde depuis fort longtemps.
On parle de kalenda à la Dominique, de ladja bâton en Martinique, de
Capoeira au Brésil, de Moringue à la Réunion et à Madagascar, de Mani à
Cuba, de Komba Bâton en Haïti et à Trinidad, ou encore de Stick Fichte à
Grenade et Cariacou... Synonymes de résistance, ces danses du pourtour
caribéen ont une histoire commune, celle de la traite négrière, de triste
mémoire. Si aujourd'hui le mayolé est devenu un spectacle dansé trop rare,
il était autrefois un véritable combat. Jugé trop violent, il fut frappé
d'interdiction par les maîtres et la papauté.
Dés l'an 1600, il permet aux esclaves de s'affranchir d'un quotidien
avilissant et de résister à l'ordre. Après un dur labeur, ces derniers
trouvaient encore le courage de se regrouper. Prétexte à règlements de
compte, les bâtons des mayoleurs étaient, dit-on, enduits de poison... Il
suffisait de frapper juste assez fort pour provoquer une entaille dans la
peau, le poison se distillant alors lentement dans le corps. Pour les
esclaves qui réussissaient à s'enfuir lors des nuits sans lune et que l'on
surnommait les « neg'mawons » la technique du bâton était très utile.
Toujours selon les dires, les danseurs de mayolé ou plutôt les combattants
étaient très craints du reste de la population. Si l'aspect combatif
existait, le versant mystique était omniprésent. Le pouvoir du mayoleur
digne de ce nom, réfugié dans la montagne, était de dompter la nature en
faisant corps avec son bâton. On appelait cela « monter au bâton »,
l'occasion de recharger l'énergie vitale car pour le mayoleur, la nature
est synonyme d'énergie. Seule la tradition orale témoigne de ces anciennes
pratiques, donnant matière à de nombreuses interprétations. Avec le temps,
le mayolé a perdu son caractère violent et le combat que l'on appelait
autrefois « le mayolé sang » a laissé place à la danse.
Le combat dansé un duel codé
Tout à la fois danse, art et expression populaire, le mayolé est codifié
et pratiqué avec un accompagnement musical propre. Sur le rythme endiablé
des tambouyés-les ka1 en créole-, du chanteur et des répondeurs (répondé),
les danseurs se disputent à tour de rôle la maîtrise du jeu et se lancent
des défis à l'aide de grands bâtons. Se mettant en harmonie avec la
musique, ce combattant va y tirer force et inspiration. « Au centre d'un
cercle, les hommes (les bâtonniers) déploient majestueusement leurs grands
bâtons et tentent par des mouvements circulaires entremêlés de gestes
saccadés et dansés, d'esquiver ou d'attaquer à tour de rôle leur
adversaire dans un incessant tourbillon où l'équilibre est sans cesse mis
à l'épreuve. Ils vont mimer, des heures durant, avec adresse et agilité un
combat dansé au rythme du martèlement sourd des tambours ».Dans l'espace
de combat appelé ronde, musique et danse ne se quitteront plus.
L'attaquant se place devant les tambouyés, l'autre se défend en esquivant
les coups. Celui qui donne dos au tambouyé attaque, celui qui lui fait
face esquive les coups. Au bout de quelques attaques, les rôles sont
inversés. Non sans avoir auparavant, face au marqueur, esquissé la «
reprise ». Ne nous y trompons pas, on entre dans la ronde pour danser
certes, mais en mimant une lutte avec un adversaire. Le moindre geste
utilisé, le moindre déplacement, la moindre posture préparent et
permettent de réaliser l'attaque et la défense. La danse comporte trois
finalités, « le touché » (les coups seront portés au corps mais seulement
aux flancs), « le bouké » (le but étant de s'emparer du bouquet de fleurs
plongé dans une bouteille de rhum au centre de la ronde. Une fois la
gorgée de rhum avalée, le gagnant invite alors d'autres bâtonniers à le
défier la semaine suivante) et le « chapô » qui consiste à ôter le chapeau
du défenseur. Anca Bertrand nous en offre une description dans la Revue
Parallèle n°15 : « Le jeu des mayoleurs est un duel aux bâtons sous forme
de danse. Les joueurs font une ronde autour des bâtons déposés à terre,
devant les tambours et le choeur des chanteurs, saluent les tambours,
prennent ensuite les bâtons et attaquent exactement à la manière des
escrimeurs. Le jeu est brutal mais ne manque pas de grâce. L'adresse des
joueurs consiste à enlever d'un coup de bâton le chapeau de l'adversaire
».
Merci à Jimmy Beaupin, passionné de mayolé, à Pascal Pierrefite, président
de l'Association des mayoleurs du Moule et à Jean-Claude et Sylvie du
centre de développement du tourisme rural « le mayolé » au Lamentin,
chacun pour leur éclairage précieux à la connaissance du mayolé.
Marie-Ange Terrasse
- 1. Il y a deux types de tambours ka pour le mayolé : le « boula »,
tambour basse sur lequel sont frappés les rythmes de base dont on dit
qu'il est fabriqué à partir d'une peau de cabri mâle, celle de la femelle
servant au « maké »-le marqueur-, au son plus aigu et destiné à
l'improvisation. (Le son dépendrait également de la phase de la lune) ; le
rythme du tambour est de 8 frappes.
- 2. Long de 1 m à 1,70 m, le bâton du mayoleur est taillé dans le bois
d'inde ou ti-feuille, et coupé au lendemain du dernier quartier de la
pleine lune.
Tout ce qui apparaît en italique provient d'écrits divers datant de la
période de l'esclavage. (Ex. : « L'esclavage aux Antilles françaises avant
1789 » de Lucien Peytraud).
Les majors : Jacombé, Açon, Louison Boclai et les autres
Selon la légende, c'est un esclave du nom de Jacombé qui aurait introduit
la technique du mayolé en Guadeloupe. De mémoire, les anciens parlent de
personnages aux noms de Désir, Gazou Gaza, Louison Coucel ou encore
Louison Bôclai. Si avant l'abolition de l'esclavage, le mayolé se
pratiquait de manière violente-on parle de « mayolé sang »-, la simulation
a aujourd'hui remplacé les frappes au corps. Originaire du Moule, la
pratique s'étend ensuite à d'autres communes, plus particulièrement sur la
Grande-Terre (Anse-Bertrand, Port-Louis, Petit-Canal) et Marie-Galante.
Pour que vive cette pratique
Si le mayolé subsiste de nos jours et sous une forme ludique, c'est grâce
à une poignée d'hommes soucieux de préserver un pan de la culture
guadeloupéenne. Au Moule, l'Association des mayoleurs organise des
manifestations destinées à replonger dans l'atmosphère d'antan et à mettre
les anciens à l'honneur. Les prestations sont pour la plupart festives et
s'opèrent au gré des rencontres en suivant le cycle cérémoniel de l'île.
L'année 2005 a vu disparaître deux illustres mayoleurs, Lin Kanfrin
surnommé « Misiye Yann », originaire de l'île de Marie-Galante et Basile
Antoine dit « Michel la Forêt » du Moule.
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Dans le cadre d'un partenariat avec le magazine trimestriel "Destination
Guadeloupe", cet article est extrait du n°22 : mars avril mai 2006, sous
le même titre "Le mayolé, une « danse au bâton » synonyme de résistance
culturelle".
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